Source : http://colblog.blog.lemonde.fr/2007/10/05/bienvenue-a-lhopital-psychiatrique/
«Bienvenue à l’hôpital psychiatrique!», par Philippe Clément, Les Empêcheurs de penser en rond, 188 p., 15 euros.
EXTRAITS
«Il faut pourtant bien qu’il arrête de se goinfrer de peinture»
«Dans la cellule d’isolement, l’homme gratte le bas du mur et mange la peinture qui s’écaille… En dépit des apparences, nous sommes bien au début du XXIe siècle dans un établissement psychiatrique de la proche banlieue parisienne. Une fois de plus je me demande ce que je fais là et m’interroge quant à ce que je suis en train d’essayer d’expier ou de réparer. Comment est-il possible que l’on en soit encore à garder les gens dans de telles conditions? Il n’y a pas d’autre endroit, pour notre client, que le taudis dans lequel il croupit depuis deux jours. Je comprends mieux pourquoi, ces dernières années, la France a été montrée du doigt par la Cour européenne des Droits de l’Homme du fait des conditions d’existence des détenus dans les prisons et de celles des malades mentaux dans les hopitaux psychiatriques. La patrie des droits de l’homme, qui aime tant donner des leçons au monde entier, devrait être plus attentive à balayer de temps en temps devant sa porte… Il faut pourtant bien trouver un moyen pour qu’il arrête de se goinfrer de peinture. Il n’y a pas trente-six solutions! Il ne reste plus, faute de mieux, qu’à recourir à la contention physique, c’est-à-dire qu’à attacher le patient sur son lit à l’aide de sangles. C’est évidemment pour réaliser cet acte soignant de haute volée que nous avons été requis. Ô joie de notre beau métier!»
Le corps maltraité
«Depuis les débuts de la psychiatrie, l’imagination n’a jamais fait défaut pour trouver les moyens de maîtriser les corps habités par la folie. Mécaniques ou chimiques, les moyens sont multiples! Et il semble que toujours, irrémédiablement, comme une sorte de fatalité, l’on ne puisse “traiter les esprits” sans maltraiter les corps. Des corps que l’on enferme, que l’on attache, que l’on plonge dans le coma pour mieux les faire revenir à la vie, que l’on choque à l’électricité, que l’on imbibe de molécules psychotropes…»
Familles, si vous saviez…
«Si les familles savaient dans quelles conditions sont hospitalisés leurs proches, sans doute hésiteraient-elles à les expédier en psychiatrie avec autant de facilité.»
Psychiatrie protocolaire
«En psychiatrie, semble-t-il, “un malade est un malade” et doit, à ce titre, être traité comme tel, dans le respect des protocoles en vigueur. Le protocole, c’est la recette de cuisine, la négation des particularités de chaque personne, de chaque situation. Le protocole, c’est la gestion et la mise en œuvre “industrielle” des pratiques. C’est la pensée unique appliquée aux soins.»
De l’administration (des soins?)
«Le bureau infirmier et la salle de soins qui lui est attenante sont, en principe, interdits d’accès aux malades. Ce ne sont plus des endroits où le patient peut venir se confier, où l’on discute en grillant une cigarette. On a éradiqué cette vieille pratique asilaire! C’est devenu un lieu où, au calme, on écrit dans les dossiers, on coche les cases des imprimés pour bien montrer que l’on respecte scrupuleusement les protocoles; bref, un endroit où l’on travaille! Parce qu’il importe davantage, désormais, de tenir à jour les dossiers des malades que d’être présent auprès d’eux… Les contrôles permanents, par le biais des statistiques et des programmes informatiques, ont mis sur pied une version soft du totalitarisme institutionnel.»
Le cauchemar de la prison
«Aujourd’hui, de plus en plus de grands malades mentaux se retrouvent en prison, où ils doivent pour la plupart vivre un véritable cauchemar. Lorsqu’on est délirant et à la rue, arrive toujours le moment où l’on fait une connerie. Puisque, en une dizaine d’années, 40% des lits de psychiatrie ont été supprimés, un nombre toujours grandissant de malades mentaux sont rejetés du système de soins et sont à la dérive dans un milieu où ils n’ont pas leur place. Le ciel des psychotiques, qui n’a jamais été très serein, s’assombrit un peu plus chaque jour.»
Le métro parisien, premier HP de France
«On s’abreuve de propos idéalistes, on rêve de grands projets novateurs, mais on ne nous donne rien de plus à voir que de la gestion à la petite semaine. Sous couvert de désaliénation, de “désenfermement”, on expédie les plus fragiles à la rue ou en prison. Le métro parisien est, dit-on, le plus grand HP de France. C’est tout de même fâcheux! En dix ans, 40% des lits d’hospitalisation psychiatrique ont été supprimés, sans que soient donnés des moyens supplémentaires aux équipes extrahospitalières. Conséquence diecte, l’attente est de quatre, voire six mois pour un rendez-vous dans un CMP d’Ile-de-France. Les autres régions ne sont guère mieux loties.»
Le retour des électrochocs
«Le champ de la psychiatrie est dévasté, sinistré, matériellement bien sûr, mais aussi, et c’est encore plus grave à mon sens, intellectuellement. On assiste au retour triomphant des électrochocs de grand-papa, rebaptisés du nom plus “savant” et “sérieux” d’“électroconvulsivothérapie” et pratiqués avec renfort d’anesthésistes et de réanimateurs. Les fabricants de molécules psychotropes nagent en pleine béatitude. C’est aussi, en parallèle, le retour de l’enfermement en série, systématique, à l’intérieur même des lieux d’enfermement. Les nouveaux services ne sont pas dotés, comme c’était le cas à l’HP, d’une chambre d’isolement, mais d’au moins deux, voire trois. La coercition, les privations de liberté vont bon train. Les sangles de contention physique ont retrouvé leurs lettres de noblesse. On isole, on pique à tire-larigot, on attache, on sanctionne, avant de jeter à la rue. Le nombre d’hospitalisations sous contrainte a augmenté de façon vertigineuse ces dernières années. Depuis 1990, date d’entrée en vigueur de la nouvelle loi sur les modalités d’hospitalisations psychiatriques, le nombre de placements sous la contrainte a connu une poussée de 80%, tandis que l’on nous sert des laïus sur l’importance d’une recherche du consentement des personnes.»
©Les Empêcheurs de penser en rond.
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